La Chronique du mois

Chaque mois, La Région Nord Vaudois invite Karine Tissot à rédiger une chronique en page 2 du journal.


Frédéric Clot, Répliques ©Claude Cortinovis

Slow Numérique

Journaliste américain, Paul Miller a décidé en 2012 de se couper d’internet pendant un an. Il raconte alors qu’« il y a beaucoup de virtuel dans la réalité et beaucoup de réalité dans le virtuel ». Il en va de même quand on se trouve face au travail de Frédéric Clot. Intimement liés à la question de la représentation dans le monde des médias digitaux, ses peintures et ses dessins rappellent toujours quelque chose qui est emprunté aux images et à la communication de masse. Dilué à l’eau ou à l’huile, étiré sur le papier ou la toile, le pixel, le plus petit élément connu d’une surface d’affichage numérique, associé à un niveau de gris et à une intensité, se reconnaît un peu partout dans ses compositions. Comme dans le cas d’un écran en noir et blanc où chaque pixel correspondrait à un point. Sans traduire pourtant des informations en un code strictement binaire à la manière d’une machine, l’artiste d’Épendes offre un état en devenir qui se serait arrêté sur le papier ou sur la toile pour s’offrir non seulement au regard, mais également à la réflexion. Cet état suspendu laisse une place à l’hésitation, au sous-entendu, au non-dit peut-être, enrichissant ainsi une diversité de scenarii possibles. Le travail de Frédéric Clot cherche moins à faire l’apologie de l’ère du numérique avec ses promesses de liberté ou d’efficacité, qu’à inscrire dans un langage contemporain le riche héritage de l’histoire de l’art. Dans « Répliques », exposition présentée sur les vieilles pierres de l’Échandole, un crucifix construit en multiples touches aquarellées est dominé par un faciès d’emoji : télescopage de tradition et d’actualité. Ainsi en va-t-il aussi de la série des « papiers perforés » qui reproduisent des portraits empruntés à Van Gogh ou à Klimt, par exemple. Réalisés dans une technique réservée à la préparation des fresques d’alors – la technique du report – ces dessins révèlent à la lumière rasante des pixels travaillés manuellement, piqués dans la feuille… Avec un poinçon, avec une aiguille, sans fil pour les unir là où la matière aurait disparu, les silhouettes se découvrent en blanc sur blanc, révélant un monde comme le nôtre, connecté et pas moins conscient de sa fragilité. Des points de suspension alignés qui, comme en littérature, contiennent un potentiel de narration. N’était-ce pas Marcel Proust qui disait : « Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de changer de regard ? »

Karine Tissot – Novembre 2017

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