EXPOSITION archives

INCERTAINS LIEUX

DU 1ER MARS AU 4 MAI 2014

 

Certains artistes pratiquent le dessin, d’autres la peinture ou encore l’image de synthèse pour rendre compte de mondes parallèles, pour la plupart fortement architecturés. L’ordinateur est souvent un dénominateur commun pour développer des univers « incertains » qui sont mis en forme dans l’espace de la toile ou du lieu d’exposition et, qui, parfois, génèrent des objets tridimensionnels à mi-chemin entre le design et la sculpture. Un choix de sept artistes, principalement vaudois, mais provenant également de la Suisse alémanique (comme Yves Netzhammer – artiste ayant représenté la Suisse lors de la Biennale de Venise en 2007 –), offre une proposition collective diversifiée avec des installations inédites pour construire des « lieux », dont la portée métaphorique fait écho au monde réel tout en insistant sur l’absurde ou l’inquiétante étrangeté. Miroir de préoccupations sociopolitiques, lieu de mémoire ou d’un avenir possible ou critique de nos « réalités virtuelles » (comme twitter, par exemple), un nouveau type de paysage mental et matériel se développe avec rigueur et persistance. Si la présence physique de l’être humain se fait discrète, voire inexistante, dans cette exposition, il est possible d’avoir des nouvelles quotidiennes des oiseaux du Pays d’En-haut.

« Le bipied sert à lever des charges ou à supporter une flèche. Il est utilisé durant les opérations de sauvetage lorsque les appareils de levage adéquats font défaut », lit-on dans Les Constructions auxiliaires publiées par l’Office fédéral de la protection civile. Constitué de pieds de chèvre, d’une traverse et de brêlages parallèles, le bipied monté à l’entrée du CACY présume peut-être d’une catastrophe passée ou à venir. Objet tridimensionnel ou sculpture, objet hybride, il répond à la fascination de Sébastien Mettraux pour le climat de crainte dans lequel nous vivons et pour les « réflexes sécuritaires qui en découlent » : la sirène d’alarme blanche plantée au milieu de l’exposition grésille, par exemple, dans l’attente lancinante des prochaines menaces qui pourraient la contraindre à hurler. Plus silencieuse, sa peinture présente une pièce industrielle, qui, sortie de son contexte, donne à voir une spirale qui emmène le regard dans un tournoiement.

Entraîné dans ce vertige, le regard se fait dominant sur l’installation de Pascale Favre qui étale au sol quelque 300 boîtes de carton moulé pour traduire le sentiment d’une ville sise au pied de montagnes dressées au trait noir sur les parois murales du CACY. Zones « incertaines », lieu disparu, référence historique, plan, reconstitution ou hommage, ses dessins encadrés s’égrènent au rythme d’une ligne gorgée d’encre de Chine.

L’univers « incertain » d’Yves Netzhammer se déploie au sein de ses créations numériques comme une œuvre d’art total faite d’images, d’objets, de sons et de mouvements. Peripheries of Bodies(2012) passe de la surface de l’eau à l’apensenteur sous-marine, d’un vol en avion à un match de basket en s’attardant devant une mosquée, puis dans un sauna, racontant un décès et l’histoire d’une boule rouge qui tour à tour est coupole, soleil ardent, goutte de sang, cerise sur le gâteau ou ballon de jeu. L’agréable côtoie le désagréable dans une clarté formelle qui ne bouscule pas moins les repères et les certitudes de nos cultures. Le surréalisme de la narration offre un terrain possible d’une identité à trouver au diapason de l’absurdité.

Exécutée au pastel sur du tissu non tissé, L’Approche (2012) de Guillaume Estoppey, dresse sur 6 mètres de long le décor d’une bureaucratie parfaitement organisée où se combinent toutefois deux points de fuite qui font vaciller la logique convenue. Plantée en protagoniste de premier plan, une plante « administrative » tente un dialogue courtois avec un cactus tout aussi prisonnier dans les aplats de couleurs, qu’il a fallu appliquer des mois durant pour créer l’hyperréalisme d’une situation hyper banale. Dans le désert de la moquette sombre, ce sont pourtant les détails des reflets dans le similicuir du canapé ou de la lambourde calée derrière la chaise qui sont le plus parlant…

Ce ne sont pas des mois, mais des années qu’il a fallu à Jérôme Stettler pour développer son univers de Display City (2012-2014). L’occasion pour cet amoureux du dessin de se remettre à la peinture, de faire éclater la couleur, de créer la mise en abyme de panneaux dans les panneaux. Peindre des vues tirées d’un univers existant dans la virtualité de l’écran, construit d’éléments peu appréciés par leur auteur comme les panneaux publicitaires, les artères routières, le tourisme de masse, la saturation omniprésente des images, les logos. Tout tient à la densité d’une matière superposée au pinceau fin, d’une ligne maîtresse et maîtrisée pour raconter un univers construit par et pour l’humain, manquant pourtant cruellement d’humanité. C’est donc un rouge cramoisi étiré sur tout un mur qui irrite le regard et brouille la lecture d’une barrière qui viendrait délimiter Display City. Au centre, quelques objets indéfinis offrent une version tridimensionnelle de ce décor imaginé de toutes pièces.

Et que dire de l’accumulation intense de rétroprojecteurs qui saturent les voûtes du CACY de lumière tout en s’inscrivant dans un Open Space parfaitement réglé ? Joëlle Flumet sort ses dessins du cadre traditionnel pour rétro-projeter des scènes qui évoluent dans l’univers strict du travail: fumer à la cafétéria, vaciller en sortant d’un apéro, amener un soupçon d’enfance des ballons à la main. Des personnages sans personnalité, vêtus sans goût particulier, détachés des modes d’hier ou d’aujourd’hui flottent dans des carrés qui mettent peut-être en lumière la fameuse citation de David Lynch : « Je ne vois pas pourquoi les gens attendent d'une oeuvre d'art qu'elle veuille dire quelque chose alors qu'ils acceptent que leur vie à eux ne rime à rien ».

Alors regardons plutôt du côté des volatiles, puisque Sébastien Mettraux a installé deux nichoirs dans le lieu, qu’un merle s’est immiscé dans un dessin de Pascale Favre et que Camille Scherrer a accroché une maison à leur attention. Grâce à cette dernière, l’artiste nous met en relation direct avec rouge-gorge, moineaux et mésanges gourmands venus se restaurer de graines dans une construction similaire accrochée aux arbres de sa terre d’origine. Lorsqu’un oiseau s’y attarde, une photo est prise et instantanément envoyée sur Twitter. « Comme ça, les vrais oiseaux peuvent twitter ». Une photo de chaque oiseau pris en flagrant délit est crachée instantanément au CACY. Et leur vie privée devient le sujet de tous les regards.

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